Depuis le 13 novembre 2007 à 20 heures, les Français expérimentent avec leurs pieds le plus souvent, l’expression de la démocratie. Pourtant combien sont-ils, battant le pavé froid, qui voient l’enjeu de la tragédie à laquelle ils ont été conviés ? Tragédie car une issue fatale guette un des acteurs ; une issue toute entière contenue dans le début de la pièce. Fallait-il seulement la percevoir. Chronique d’une mort annoncée des syndicats.

La dernière campagne pour l’élection présidentielle française a connu une nouvelle façon de faire de la politique. Le 6 mai 2007 à 20 heures, plus de 53 % des 35 773 578 des suffrages exprimés font de Nicolas Sarkozy le sixième président élu de la cinquième république.

Hérault d’un programme qu’il qualifiait de “décomplexé”, Nicolas Sarkozy s’est engagé à plusieurs reprises pendant la campagne, et solennellement au soir de sa victoire, à tenir ses promesses. En donnant rendez-vous aux Français pour le juger sur les résultats qu’il obtiendrait, le nouveau président français prenait un risque politique fort et confirmait en filigrane la fermeté de sa ligne politique.

C’est précisément au soir du 6 mai 2007 que les syndicats français sont morts. Tant absorbés qu’ils étaient à mettre leurs forces éparses dans la campagne d’entre deux tours, qu’ils sont passés à côté de l’unique initiative sensée : une réforme à l’allemande. En manquant cruellement de sens historique, ils n’ont pas réalisé qu’au lendemain de l’élection présidentielle, le retentissement médiatique d’une telle annonce était pourtant garanti. Car en face d’un homme très présent et volontaire, il n’y aurait bientôt plus de place pour cette constellation syndicale hétérogène. Il fallait se mettre au rythme de l’Histoire sous peine de périr.

Sous peine de discréditer toute son action, Nicolas Sarkozy ne peut se permettre de fléchir face au mouvement de grève actuel. Il devra prendre toutes les occasions pour donner du porte-parole, du Premier ministre et du ministre du Travail afin de rappeler l’iniquité des régimes de retraites, la nécessité de réformer et le droit qu’a chacun de pouvoir travailler.

En parallèle, il prendra les décisions qui s’imposent pour faire face à un durcissement du mouvement. Enfin, les médias, dont on dit qu’ils ne lui sont pas si défavorables ne cesseront de donner la voix à ceux que l’on n’entendait pas auparavant : les anti-grévistes.

A court terme, les syndicats se trouveront rapidement dans une position intenable : responsables d’un mouvement impopulaire et difficile à justifier aux yeux de ceux qui travaillent jusqu’à 60 ans et plus, ils seront à la merci des tentatives de la base pour empêcher les non-grévistes de travailler qui risquent de les stigmatiser. Des dissensions internes apparaîtront entre la base, qui souhaitera “aller au bout”, et la direction, qui s’essoufflera dans la recherche du relais avec le mouvement des fonctionnaires prévu le 20 novembre, amplifiées par la caisse de résonance médiatique.

A moyen terme, les impacts financiers et sociaux du mouvement de grève poursuivront le travail de sape sur sa crédibilité. Ce sera la période charnière, celle où les altercations pourront se produire entre les usagers mécontents, les non-grévistes et les grévistes, particulièrement si des contre-manifestations sont organisées. On reparlera alors, comme le fit Laurence Parizot avant le conflit, de la nécessité de repenser le syndicalisme français. Des avancées de l’enquête sur l’UIMM seraient alors, on peut le penser, très largement commentées dans le climat social qui prévaudra alors. Viendra alors l’heure de l’Hallali.

Les syndicats ne pourront sortir de ce conflit qu’affaiblis. Car ils y sont entrés sous-préparés. Ils ne pourront, s’ils veulent encore jouer leur rôle essentiel de contrepoids social, échapper au prix de la réforme “à l’allemande”. Ils devront pour ce faire, saisir la première porte de sortie honorable que leur proposera le gouvernement sous peine de connaître le destin de ces étoiles, trop lourdes qui s’écroulent sous leur propre poids.

Wang Pi