Et si, en fait, les rôles n’avaient pas tant changé que cela?      

État de grâce pour le Premier ministre !

Tous les sondages le disent, François Fillon est sur son petit nuage de popularité et, fait exceptionnel dans l’histoire de la Ve République, l’écart de popularité entre lui, populaire, et son président, impopulaire, est immense : près de dix points. Les médias aiment à rappeler qu’un tel dévissage présidentiel ne s’était plus produit depuis 1995, où Jacques Chirac avait eu quelques soucis à se faire. Il est vrai qu’entre septembre et octobre 1995 sa cote d’impopularité avait bondi de treize points, passant de 44 % de sondés ne lui accordant pas leur confiance à 57 %. La différence entre Nicolas Sarkozy et Jacques Chirac, c’est leur Premier ministre. Si François Fillon aime à caracoler en tête dans la course à la popularité, Alain Juppé avait eu la décence d’accompagner Jacques Chirac dans sa chute ! Entre septembre et octobre 1995, lui, il avait fait bondir sa cote d’impopularité de dix-sept points ! Le niveau d’impopularité du couple exécutif était alors de 57 % par personne. À partir de ce moment, Alain Juppé n’allait plus jamais repasser sous la barre des 60 % de sondés ne lui faisant pas confiance, restant ainsi toujours plus impopulaire que Jacques Chirac. Ce qui permettait à l’hôte de Matignon de garder son traditionnel rôle de fusible du président.

En février 2008, tout fout le camp ! On l’a dit, le Premier ministre est de six points plus populaire que le président. Cela dit, il y a popularité et popularité ! Oui, le Premier ministre reçoit la confiance de 47 % des sondés quand le président doit se contenter de 41 % d’entre eux. Cela dit, la courbe d’impopularité de François Fillon (47 %) croise sa courbe de popularité (47 % aussi). Aussi, il ne prendra pas trop de risque celui qui dira qu’il est sur la tangente et que le moindre événement négatif peut le faire basculer de l’autre côté du miroir. Parlons-en, d’ailleurs, des courbes d’impopularité : 55 % d’opinions négatives pour Nicolas Sarkozy (44 % en janvier ; soit un bond de 11 %), 47 % pour François Fillon (44 % en janvier ; relative stagnation). L’impopularité présidentielle bondit, l’impopularité primo-ministérielle frémit. État de grâce à relativiser, donc, pour François Fillon : les Français ont beau majoritairement trouver que François Fillon est meilleur que Nicolas Sarkozy, il n’en reste pas moins qu’ils sont près de la moitié à le trouver mauvais dans l’absolu

Mais alors, qui est fusible de qui ? Certains diront qu’il y a eu inversion des rôles : François Fillon, le sérieux, le travailleur, le courageux, est devenu le fusible de Nicolas Sarkozy, l’agité, l’éparpillé, le marié. Tableau naïf ! Car, au bout du compte, il n’y en a qu’un qui pourra être facilement démis de ses fonctions et cela reste François Fillon. De la même façon, si Nicolas Sarkozy, face à son impopularité, n’avait plus d’autre choix que la démission (le chemin serait encore long avant telle décision), les deux s’en iraient bras dessus bras dessous. Jeu à somme nulle.

On a là le type même d’un Premier ministre dans la situation la plus inconfortable qui soit : il ne peut rien faire de sa faible popularité/impopularité, car le président reste maître à bord, sinon conserver précieusement ce pécule d’opinions favorables en en faisant et disant le moins possible qui puisse agiter l’opinion. Face à lui, le président peut rectifier le tir. En ce moment, l’opinion française semble réagir de façon aussi épidermique que la Bourse : le moindre micro-événement est propice à faire gagner (ou perdre) des points. Dès lors : « les Français en ont assez du tape-à-l’œil ? Qu’à cela ne tienne, je me marierai discrètement ! Ils ne veulent pas que leur usine ferme ? Ok, je vais aller leur signaler ma détermination et mon amitié en Moselle ! » Et à chaque fois : « Sarkozy : one point ». Peu à peu, il s’efforcera de reconquérir sa popularité tout en préservant celle de son Premier ministre.

L’idée : confier l’annonce du plan de rigueur qui nous pend au nez à un Premier ministre et populaire et fusible, histoire d’en sortir plutôt préservé ! Que M. Fillon en profite. Pour l’instant, il dure. Cet été, il va endurer !

Nicolas Vinci